samedi 7 janvier 2017

Ce que les Beaux Arts de Bordeaux m'ont appris

Je m'appelle Mathilde, j'ai 24 ans, bientôt 25 et je vis à Bordeaux. J'ai décidé d'écrire cet article pour revenir sur mon parcours scolaire et dénoncer les pratiques d'un certain cursus.
Après avoir obtenu mon bac, je me suis installée à Bordeaux avec ma meilleure amie en collocation. Je me suis inscrite à la fac d'arts plastiques dans laquelle je suis restée trois ou quatre mois. La fac de Bordeaux 3 est une fac avec très peu de moyens, en sale état, un peu à l'abandon... Le cursus arts plastiques est selon moi un mauvais cursus pour les gens qui ne veulent pas devenir prof. Il n'y a aucun matériel mis à disposition des élèves et les profs ne sont pas très pédagogues. J'ai passé des semaines à créer des choses dans le seul but de répondre à un thème, un énoncé alors que j'avais été habituée au lycée à donner beaucoup de ma personne pour faire aboutir des projets personnels. J'ai donc décidé d'arrêter la fac et de tenter le concours des Beaux Arts de Bordeaux.

Le concours en lui même n'a rien d'extraordinaire, on nous propose un sujet de création à présenter devant un jury un mois plus tard. L'année où je me suis inscrite le sujet était de mémoire : "Créer une oeuvre en rapport avec l'histoire d'un lieu". Je me suis donc lancée dans le projet d'investir le miroir d'eau de Bordeaux en me basant sur le commerce triangulaire qui passait par le port de la ville (c'est-à-dire les quais actuels). J'ai passé plusieurs semaines à construire mon projet et à le mettre en place, tout s'est d'ailleurs très bien passé.
Le jour de mon oral je suis passée devant un jury constitué de 4 personnes (3 profs et un élèves en master), l'oral fut bouclé en 5 min montre en main (j'ai d'ailleurs cru que c'était mort pour moi) puis quelques jours après j'ai appris que j'avais été acceptée dans cette école.
J'étais pleine d'espoir quant à la formation proposée aux Beaux Arts, et j'étais presque sûr que je voulais devenir "artiste".

Je suis quelqu'un de timide mais très sociable mais ce fut une véritable horreur pour moi de m'intégrer dans cette école. Tout d'abord j'aimerais parler des élèves. En première année, je suis tombée sur des gens extrêmement prétentieux qui se disaient déjà "artistes" et qui méprisaient les autres, les plus réservés. Des groupes se sont très vite formés au sein de la promo et je n'ai pas du tout eu l'occasion de m'intégrer dans un de ces groupes. Pourquoi ? Je n'étais pas vraiment dans "l'ambiance" Beaux Arts. Ce qui est drôle (ou pas) c'est que je m'étais dit qu'en venant aux Beaux Arts je rencontrerais des personnes ouvertes d'esprit et passionnées, avec lesquelles je pourrais parler de tout pendant des heures. La désillusion ne fut que plus violente. Les sujets de conversation ne tournaient qu'autour des multiples soirées durant lesquelles élèves et profs couchaient ensemble et se droguaient. Si tu veux rentrer dans ce monde, tu as intérêt à faire la même chose que les autres. Le problème c'est que ma vision du rapport élève/professeur ne correspondait absolument pas à la réalité des Beaux Arts. Ici on se tutoie, on se tape dans le dos, on fait des blagues salaces, on suce et on prend tout ce qui passe en soirée pour être en bon rapport avec tout le monde.

L'école des Beaux Arts de Bordeaux dispose d'une annexe, "Le café pompier", juste à côté dont le rez-de-chaussée est un café "associatif" tenu par quelques élèves triés sur le volet (les plus lookés et les plus méprisants aussi). Ce "café" est l'endroit où toutes les soirées se passent et si tu veux faire partie des gens cool, tu ne dois rater aucune soirée. C'est The place to be. C'est également l'endroit où tu suces pour monter ta côte de popularité auprès des profs et où tu écoutes de la bonne musique de merde (parce que c'est tellement décalé d'en écouter). Ici, tout le monde se connait et "s'adore", on picole, on danse, on drague, et on prépare les coups de pute du lendemain. Je pense que j'ai du aller à deux ou trois soirées max, et j'en suis partie aussi vite que je suis arrivée. Si t'es pas dans les bails, t'es seul-tout dans ton coin et on va bien t'ignorer comme il se doit pour te faire comprendre que t'es pas à la hauteur de leur intellect. Bien sûr si t'as pas le look Beaux Art compatible, c'est-à-dire, fringues de friperies ou fringues de tes grands-parents, ça va pas le faire non plus. Non ici, si t'es un peu apprêté(e) ça passe pour de la superficialité et donc t'es pas intéressant(e).
Ça m'a appris l'hypocrisie.

En dehors des soirées, en cours, c'est un peu le même problème. On te dit pas bonjour dans les couloirs, on te regarde pas ou alors de haut. Il n'est pas vraiment question d'entraide, chacun est dans son coin, dans son délire, on partage très peu, seulement avec les gens aussi barrés que toi. Je me souviens d'une fois où j'ai aidé une fille à monter une table à l'étage par pur altruisme, elle en revenait pas.
Les profs aussi c'est quelque chose. Comme dit plus haut, tu peux te les mettre dans la poche en faisant des soirées avec eux, ou alors faut vraiment que tu sois ultra dans le délire "conceptuel", que tu utilises le jargon adéquat (c'est-à-dire que tu déblatères des inepties enrobées de mots pompeux pour parler d'une vieille pince à linge). Si t'es un peu trop bon élève, qui bosse beaucoup mais qui parle pas trop, ça va être chaud pour toi. Parce qu'il faut aussi avoir énormément d'humour, en tout cas un certain type d'humour. Si t'es pas drôle, tu dégages. Bah oui parce qu'il faut savoir combler les blancs dans une conversation d'artistes sinon on se fait chier et ça c'est pas possible parce que c'est tellement fun les Beaux Arts. Et puis ce qui fait tout le charme de l'école c'est que les profs ne s'apprécient pas entre eux, eux aussi ils forment des petits groupes de langues de putes, ils se tirent dans les pattes, ils n'hésitent pas à balancer les uns sur les autres devant les élèves. Et là, t'as intérêt à faire ton choix, à décider dans quel clan tu te trouves, parce que c'est pas possible d'aimer tout le monde tu comprends ? Du coup, ça donne des situations ultras malsaines, où tu as des avis différents sur ton travail mais tu peux pas tous les prendre en compte parce que c'est mal vu. Tu choisis ta team, comme dans pokémon.
Ça m'a appris la diplomatie.

En ce qui concerne les cours, là aussi faut s'accrocher. En première année tu fais un peu de tout, tu vois un peu tous les profs qui bossent dans l'école, tu découvres quoi. Par contre, à partir de la deuxième année tu dois te spécialiser en choisissant un "arc" (oui parce que "spécialité" c'était pas assez cool comme mot) avec un nom chelou qui veut rien dire genre "BTP" ou "Pierre qui roule n'amasse pas mousse" et j'en passe. Il y a "Design" aussi mais on en parlera plus tard. Alors un "Arc" c'est en gros un groupe de profs qui donnent cours dans une salle spécialement attribuée sur des thématiques spécifiques. Genre ils pouvaient pas dire "spécialité vidéo/performance" ou "photo" ou "sculpture", non ça c'est en sous texte, faut arriver à déchiffrer leur petit speech de début d'année pour savoir ce qui te correspond. Bref, une fois que tu as choisis ton "arc" tu vas passer toute ton année dans la même salle avec les mêmes personnes et faut surtout pas se mélanger entre les "arcs" parce que c'est comme pactiser avec l'ennemi, ça la fout mal. Par exemple, ceux qui font Design, faut bien qu'ils restent seul-tout parce que c'est pas vraiment des artistes, ils sont trop sérieux, ils bossent un peu trop et sur des choses trop matérielles. Aux Beaux Arts on t'apprends bien à être un con prétentieux qui crée du concept pour bien enfoncer les gens qui n'y connaissent rien et pour bien gonfler l’ego de ceux qui font parti du milieu. Bon après en plus de l'arc tu as des options mais on s'en fou ça compte pas vraiment.
Quand t'es aux Beaux Arts faut aussi accepter les pauses clopes à répétitions des profs, où leurs petits quarts d'heure (voire demie heure) de retard le matin et/ou le midi, parce que tu comprends, eux ils sont importants, il faut qu'il prennent deux trois café/clopes avant de commencer donc toi t'attends gentiment dans ton coin et tu fermes bien ta gueule.
Ça m'a appris la patience (et à fermer ma gueule aussi).

Quant à ta production personnelle, il va falloir que tu ravales bien ton estime. En deuxième année, j'ai commencé à produire des performances vidéos sur lesquelles j'ai bossé comme une folle. A la fin de chaque semestre tu es évalué(é) par tes profs par rapport à ce que tu as réalisés dans ton Arc. En gros tu montres ce que tu as fait (tu te mets à poil quoi) et tu attends le Saint Verdict. Perso, avec moi ça ne se passait jamais bien. En gros ils sont pas là pour te tirer vers le haut, te donner de bons conseils avisés, mais plutôt pour bien t'enterrer et pisser sur ta fierté. Je me suis entendu dire à plusieurs reprises que je n'étais pas assez "contemporaine" (HAHAHAHAHAHAHA) et que je n'étais pas assez conceptuelle. Ce qui est plutôt drôle venant de la part de profs qui font encore des cubes en béton.
Ça m'a appris à devenir contemporaine.

Après m'être bien fait défoncée par les "tutorats" (entendez "oral", "examen" mais bon jargon, jargon...) de fin de deuxième année, j'ai entamé ma troisième année super motivée pour leur montrer que j'étais bien encrée dans mon époque en leur ramenant un boulot solide sur la question du féminisme dans les jeux vidéos. A ce moment je ne savais pas encore que je m'aventurais en eaux troubles. J'étais bien fraîche en début d'année mais alors petit à petit j'ai bien fané. Entre les profs et les élèves qui me sortaient des "t'as pas l'impression que le féminisme c'est dépassé ?", "les femmes sont quand même bien mieux loties qu'avant !", "les jeux vidéos ? heuuuu... nan." et mes recherches qui me faisait aboutir à un constat bien déprimant sur la condition des femmes à notre époque, fallait que je m'accroche ! Et c'est ce que j'ai fait, je me suis accrochée, jusqu'au diplôme.
Ça m'a appris à me battre pour mes idées.

Le diplôme, faut qu'on en parle parce que je pense que c'est un peu la cerise sur le bon gros gâteau de merde. En gros, en troisième année, tu bosses sur une thématique pour préparer un oral que tu passes devant un jury composé de deux personnes extérieures à l'école (artistes, galeristes, profs d'autre école...) ET d'un(e) prof de ton école qui est censé te suivre toute l'année et connaitre ton travail. Le prof référent de l'année où j'ai passé mon diplôme était un mec absolument infect. Déjà le mec, il s'en battait les couilles de notre travail (sauf celui de ses élèves chouchous, ceux qui sucent quoi), il n'est jamais venu me voir durant toute l'année pour me parler, pour faire connaissance. Le gars il était genre overbooké, il n'avait pas le temps pour les loosers. Du coup, quand on est arrivé au jour du diplôme le mec il ne connaissait absolument pas mon travail, il l'a découvert en même temps que le jury extérieur. La blague. Au bout de cinq minutes il s'était forgé son avis, il n'appréciait pas le féminisme et encore moins les jeux vidéos, lui son truc c'était les cubes en béton, alors il a expédié mon oral en dix minutes pour passer à autre chose et bien sûr il s'est octroyé le droit à lui tout seul de m'attribuer une note de merde. Je n'ai évidemment pas été la seule à voir son travail d'une année entière partir en fumée (big up à mes potes de galère) et je ne me suis donc pas privée durant l'entretien avec le jury à leur dire ce que je pensais de leur comportement de petits cons prétentieux et à partir en claquant la porte.
Ça m'a appris à ne pas me laisser faire (et à bien ouvrir ma gueule).

Je me suis donc retrouvée fraîchement diplômée d'un DNAP (Diplôme National des Arts Plastiques) et j'avais donc le choix de continuer en Master ou de me barrer. Je pense qu'à ce point là de votre lecture vous vous doutez bien de ce que j'ai fait.
J'ai donc annoncé à mes profs que je quittais les Beaux Arts pour me lancer dans un CAP esthétique... Je vous laisse imaginer la gueule qu'ils ont tiré. « Mais Mathilde, tu peux pas faire ça, tu vas gâcher ton talent ! » ouais bah ça fallait peut-être y penser avant de chier sur mon travail. Je suis partie la tête haute de cette école de merde et aujourd'hui je ne regrette absolument pas mon choix. Je ne regrette pas non plus d'avoir fait les Beaux Arts, je regrette seulement d'avoir fait ceux de Bordeaux car non toutes les écoles ne sont pas pareilles et j'aurais peut-être été plus heureuse ailleurs. Ça reste tout de même une bonne expérience car ça m'a permis d'ouvrir les yeux sur le milieu des arts qui ne me correspond pas car beaucoup trop hypocrite et prétentieux. Mon but était de proposer un art accessible à tout le monde et pas à l'élite bordelaise car je n'en vois pas l'intérêt et les Beaux Arts de Bordeaux voyait ça d'un mauvais œil. J'ai quand même pu m'éclater pendant trois ans car l'école est très bien équipée en matériels en tout genre et j'ai rencontré des personnes formidables. Alors toi qui me lis et qui a envie de tenter ta chance aux Beaux Arts, tu auras bien compris que je te déconseille fortement ceux de Bordeaux pour toutes les raisons évoquées plus haut. Si tu es passionné par le dessin sache que cette école ne propose pas de cours de dessin et qu'ils te redirigeront vers les Beaux Arts d’Angoulême. Après, si t'es un peu maso sur les bords vas-y, tente ta chance, t'auras des anecdotes marrantes à raconter à tes potes !

EDIT : 09/01/17
Je ne pensais pas que cet article prendrait une ampleur aussi énorme, en moins de 24h il y a plus de 6300 vues, c'est assez effrayant pour moi. Evidemment l'article fait beaucoup causer, en bien comme en mal. Je pense qu'il faut que je revienne un peu sur ce que j'ai pu écrire car des gens n'ont pas bien compris mes propos, ou alors j'ai été maladroite. Je ne veux absolument pas décrédibiliser l'ENSEMBLE des professeurs de l'école des Beaux Arts de Bordeaux, car évidemment comme partout il y a de très bon profs. Je trouve regrettable que certaines personnes se soient senties visées par mon article alors que je ne pensais absolument pas à elles en l'écrivant. Je ne citerai pas de noms ici car je pense que les "bons" (selon moi) professeurs, ceux avec qui j'ai passé de bons moments sauront se reconnaître et je les remercie du fond du cœur d'avoir été des lumières et des piliers dans cette école de fous.
Par contre, depuis que j'ai publié cet article j'ai reçu beaucoup de messages d'anciens élèves de cette école qui m'ont confié avoir ressenti les choses comme je les ai décrites. Certains ce sont sentis blessés, d'autres abandonnés ou encore humiliés par cette école. Certain m'ont parlé de "libération" quant à leur départ des Beaux Arts. Je ne suis donc pas la seule et je ne suis pas folle. Alors s'il-vous-plait, s'il y a des professeurs qui me lisent, ne fermez pas les yeux là dessus car c'est la chose la plus importante que je dénonce à travers cet article, n'oubliez pas que vous avez en cours, devant vous des gens qui peuvent être fragiles, en difficultés et qui ont peur de dire ce qu'ils pensent. 
Je rappelle également, que lorsque je me suis inscrite aux Beaux Arts j'avais 19 ans et donc que j'étais très impressionnable et facilement malléable. Je n'avais pas le recul nécessaire pour réagir à l'instant T.
J'ajouterai également que cette école ne forme absolument pas les élèves à la vie extérieure, on ne nous professionnalise pas, faut se démerder ! Donc une fois que tu as ton DNAP si tu quittes les Beaux Arts tu te retrouves bien dans la merde car tu ne sais pas où commencer... 
De plus, je n'ai pas la Sainte Parole, ne prenez pas tout ce que j'ai dit comme une vérité immuable, forgez vous votre propre avis en vous basant sur vos propres expériences, ne vous empêchez pas de faire les Beaux Arts de Bordeaux et de faire confiance aux professeurs qui enseignent là bas. J'ai vécu de très bons moments aux Beaux Arts de Bordeaux, comme de très mauvais et j'ai appris énormément de choses que je n'aurais pas pu apprendre ailleurs.
Pour finir, je vais intentionnellement enlever/modifier certains passages pour être plus juste avec tout le monde.
Merci de m'avoir lue et merci de ne pas vous engueuler dans les commentaires.